Essence et l’existence II


Essence et l’existence II
Essence et l’existence
    Le débat concernant la seconde question, les rapports de l’essence et de l’existence, est beaucoup moins net que le précédent, tellement il répond à des préoccupations diverses : on va voir pourtant que les adversaires des thomistes, leur ayant reproché, dans la précédente question, d’avoir uni là où il fallait distinguer, les blâment ici d’avoir distingué alors qu’il fallait identifier. Ce qui complique la discussion, c’est que la solution qu’en donnent les thomistes se rattache à celle d’une question toute différente ; c’est ensuite que les adversaires ne paraissent pas entendre la même chose par le mot essence. Sur le premier point, rappelons que saint Thomas avait nié que les substances spirituelles, les anges, se composassent de matière et de forme, et que, à l’objection que les anges auraient ainsi une simplicité qui ne convient qu’à Dieu, il répondait en utilisant la distinction admise entre l’essence (quo est) et l’existence (quod est) pour faire voir comment ils peuvent être composés : cette distinction se trouve donc solidaire de la négation de la composition hylémorphique chez les anges. Pour le second point, rappelons que, par essence, on peut entendre soit la raison créatrice d’une créature telle qu’elle est dans le Verbe de Dieu, soit l’essence créée qui se réalise effectivement ; lorsque saint Thomas rapporte l’essence à l’existence comme la puissance à l’acte, c’est de l’essence au second sens qu’il parle. Ajoutons que saint Thomas n’a jamais dit que la distinction qu’il institue ici était une « distinction réelle » ; en effet, c’est une distinction telle que l’unité de l’ange ne soit pas compromise par elle ; chez Aristote, en effet, la réalité en puissance est la même, au degré de perfection près, que la réalité en acte ; la distinction est donc bien réelle, mais non en ce sens qu’elle a lieu entre deux choses qui pourraient subsister distinctement ; car la réalité en puissance n’est telle que par relation à l’être en acte.
    Cette comparaison du rapport de l’essence à l’existence, avec celui d’une puissance à un acte, est-elle possible, voilà ce que demande Godefroi de Fontaines. L’existence, dont on fait un acte, est une chose tout à fait indéterminée, c’est l’être pur du livre des Causes ; or on déclare d’autre part qu’il n’y a d’autres êtres que des êtres déterminés, que le mot être n’a qu’une signification analogique, et qu’il n’y a pas de genre universel de l’être ; on dit, pour prouver la réalité de la distinction, que l’essence peut être conçue sans l’existence ; mais il faudrait aussi que l’existence pût être conçue sans l’essence ; or ce n’est pas le cas, puisque l’existence ne peut être conçue sans un existant et sans une essence déterminée. Aussi ruineuse est la comparaison de l’essence avec une puissance : sans doute, toute chose a en Dieu un exemplaire idéal qui est la raison par laquelle il connaît cette chose et même par laquelle il la fait, si la volonté s’y ajoute ; « et ainsi l’essence, avant d’être, est un être possible, mais non pas à la manière du sujet de la génération qui passe du non-être à l’être ou d’un sujet qui reçoit réellement l’être, mais comme une chose qui est, par soi, le terme d’une action productrice. L’essence de la créature ne doit pas être compris comme un sujet en puissance à la façon de la matière, et l’être comme une chose reçue en elle à la façon d’une forme... ; mais l’essence doit, avant d’être, être conçue comme l’objet ou le terme possible de l’action divine, qui peut être produit de rien et non pas de quelque chose comme d’un principe matériel ». On retrouve le même type d’argumentation dans la Somme attribuée à Robert Grosseteste : l’existence, dont on dit qu’elle est un acte, ne peut être, si on la sépare de l’essence, que l’existence tout à fait indéterminée qui ne convient qu’à Dieu ; dire que l’essence est en puissance par rapport à l’existence, c’est dire qu’elle est en puissance relativement à l’être de Dieu ; et, d’autre part, comment faire de l’essence une puissance, puisque l’essence comme telle est acte et forme ?
    Le but de ces discussions est bien visible, c’est de montrer l’inconvénient qu’il y a à employer les notions d’acte et de puissance, issues de la physique aristotélicienne et bonnes pour les choses de la génération, en des régions qui ne les comportent pas ; c’est toujours le surnaturalisme augustinien et franciscain qui s’oppose au naturalisme thomiste. La tradition néoplatonicienne, issue du livre des Causes, a encore son écho dans un traité de Thierry de Fribourg : dès qu’on pose l’être, on pose l’essence dans toute sa richesse, et l’on ne peut poser un existant limité sans que cette limitation soit fondée dans son essence même ; donc on ne saurait séparer l’existence de l’essence ; mais on ne peut pas davantage penser l’essence sans l’existence ; « je ne puis comprendre l’essence d’un homme sans comprendre son être actuel ; je n’affirme pas d’ailleurs pour cela qu’il existe ; mais je le perçois par l’intelligence comme étant actuellement ». La thèse thomiste institue donc une division dans une intention indivisible. C’est ce qu’exprime Henri de Gand lorsque, disant que l’essence et l’existence sont « la même chose en réalité », il admet pourtant une « distinction intentionnelle », c’est-à-dire une distinction de point de vue.
    Qu’on appelle donc ou non « distinction réelle » la distinction que saint Thomas établit entre l’essence et l’existence, cela ne fait rien au fond du débat, qui a trait, dans tous les cas, à la portée de l’analyse du réel tentée par saint Thomas à l’aide des concepts aristotéliciens.

Philosophie du Moyen Age. . 1949.

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